SOMMELIER DU PARFUM Blog
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Grasse, capitale du parfum

Découvrez Grasse entre stratégie de développement et préservation de son patrimoine historique

Modifié le
8 juillet 2022

Par
Camille Brunet, Jeanne Lamouliatte

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Nichée dans l’arrière-pays cannois, Grasse est devenue la capitale mondiale du parfum. Depuis maintenant quatre siècles la ville de Grasse se caractérise par sa culture de fleurs. En 2018, l'Unesco inscrit à son patrimoine immatériel « le savoir-faire de la ville en matière de parfum ». La mode du « Made in Grasse » se distingue et crée un engouement chez les grandes maisons de parfumerie. Au-delà de la reconnaissance mondiale c'est également une source de valorisation territoriale et de développement de l'emploi. 

La rencontre entre Grasse et le parfum

Alors que l’Histoire du parfum débute dès l’Egypte Antique, la ville de Grasse fait sa rencontre avec le parfum au XVIème siècle.

C'est ainsi que Catherine de Medicis durant la Renaissance apporte avec elle la mode des gants parfumés à la Cour de France. En effet, préconisatrice, elle fera importer des cuirs d’Espagne qui seront par la suite parfumés à Grasse par la famille Tombarelli. 

Initialement, la première ville française détrônant Venise dans le milieu de la parfumerie était Montpellier. Avec l’essor des Maîtres Gantiers Parfumeurs et le climat propice à la culture des plantes à parfum, Grasse devient la capitale du parfum. Une fois la réputation amorcée, c’est la reconnaissance du métier de parfumeur qui est établie en 1614. Cependant, la France entre dans une grande crise financière et les peaux deviennent très chères. Les Maîtres parfumeurs se diversifient en se tournant vers la parfumerie de mouchoirs et d’éventails. Progressivement, ils délaissent le parfum du cuir à la fin du siècle des Lumières. Les Maîtres sont proches des cercles du pouvoir, comme René le Florentin, au service de Catherine de Médicis qui fut soupçonné d’être un empoisonneur comme le raconte Alexandre Dumas père dans La Reine Margot.

C’est à ce moment précis que Grasse devient le berceau des parfumeurs avec comme familles précurseures, Tombarelli, Fragonard et Chiris. Ces noms vous sont familiers ? Ils résument à eux trois tout l’art de la parfumerie Grassoise. La parfumerie Fragonard connaît son succès avec des savons parfumés composés de matières premières haut de gamme et essentiellement locales. Pourtant Molinard la talonne de près. En effet ces dernières ont directement séduit le peuple fortuné, dont la Reine Victoria, avant d’enivrer les années folles avec le célèbre parfum Habanita, premier oriental féminin. Les délicats onguents fabriqués à partir de fleurs locales pénétrèrent rapidement la cour de Louis XV.

C'est donc grâce aux métiers de gantier-parfumeur et aux différents acteurs de la parfumerie que Grasse obtient son rayonnement international.

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La culture de plantes comme dynamique économique

Du jasmin de chez Dior, aux roses de chez CHANEL, les savoir-faire ancestraux sont le poumon économique de la ville de Grasse.

Grasse inspire de nombreux artistes du monde entier. De ce fait, au-delà de la culture, ce lieu est également propice à la rencontre et aux échanges. C’est d’ailleurs à cet endroit que Gabrielle Chanel rencontre le parfumeur Ernest Beaux afin de concevoir le CHANEL N°5 en 1921. À la demande de la couturière, ce parfum icônique contient une quantité abondante de Jasmin Grandiflorum. 

Ce Jasmin est une fleur blanche sauvage à l’odeur riche et animale ; très puissante elle était extraite par enfleurage. C'est une technique de distillation ancestrale consistant à déposer les fleurs dites fragiles sur de la graisse animale de manière à capter les molécules odorantes. Présent dans de nombreux parfums, cette fleur apporte richesse et substantivité aux notes de cœur.

Parmi les fleurs emblématiques, on retrouve également la Rose Centifolia, surnommée rose de mai. Cette fleur, aux centaines de pétales, fait partie à part entière du patrimoine de Grasse en raison de sa rare floraison. L’éclosion ayant lieu à partir du mois de mai, il est essentiel de la récolter à l’aube afin de conserver un maximum de concentré olfactif. Aux alentours de la ville, des plantations de bigaradiers et de lavandes surplombent les domaines. 

C’est par ailleurs cette terre si fertile qui a encouragé les locaux à bâtir leur propre domaine. Les cultures de fleurs, aussi minutieuses soient-elles, sont mises à l’honneur d’autant plus que certaines grandes Maisons en sont collaboratrices. En effet, Dior s’est allié avec le domaine de Manon. Ce dernier se situe dans la commune et cultive les plantes à parfum en perpétuant le même savoir-faire depuis maintenant quatre siècles. Que ce soit le Jasmin Grandiflorum, la Rose Centifolia, ou encore la Tubéreuse, chaque fleur est récoltée à la main par les agriculteurs.  

CHANEL est également en collaboration avec un domaine grassois, celui de la famille Mul. Ici, est cultivée, en plus, l’Iris Pallida. L’odeur de cette fleur se trouve dans ses racines six ans après sa plantation. En effet, s’il ne faut pas moins de trois ans aux rhizomes pour se développer sous terre, il est cependant nécessaire de patienter trois autres années, après déracinement, que le rhizome sèche et que l’irone, la molécule odorante, se transmette. L’iris est une des matières premières les plus chères de la parfumerie, d’une part pour sa longue culture et d’autre part pour son faible rendement. A savoir que sept à huit tonnes de rhizomes sont nécessaires pour un kilogramme de matière odorante. De plus, 85% du poids final est perdu. 

Cependant Grasse n'a pas toujours été le fleuron de la floriculture. Il y a trente ans, les plantations de jasmin, de rose ou de violette sont réapparues dans la région car elles étaient au bord de l'extinction. Pour cause, la ville avait fait le choix de privilégier le tourisme balnéaire plutôt que l'industrie du parfum. La proximité avec Cannes en faisait un lieu stratégique pour le tourisme masse. Actuellement, c'est le parfum qui est le moteur de l'économie et la dynamique Grassoise. Pourtant, une question se pose : « comment enrayer le phénomène de désamour pour la ville de Grasse et revitaliser ce périmètre historique ? »

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Au-delà du parfum, Grasse fait le pari de la nouveauté 

La récolte ne se limite pas aux eaux de parfum, de toilette ou de Cologne, ce qui permet à Grasse de diversifier ses affaires et d’asseoir davantage sa réputation.

Pour obtenir son rang de « Capital du Parfum », la ville va mettre l’accent sur sa dimension culturelle pour créer le Musée Internationale de la Parfumerie en plein milieu de son centre-ville, permettant de s’instruire sur l’Histoire de la parfumerie, de l’Égypte Antique à aujourd’hui. C’est aussi à Grasse que l’on retrouve les différents musées Galimard, Molinard ou Fragonard qui nous offrent tous les trois une visite à travers l’usine de fabrication des parfums. 

Cependant, Grasse n’entend plus être de ces belles endormies. Ces villes oubliées des politiques d’aménagement et fragilisées par la métropolisation. Depuis 2015, la Capitale du Parfum se bat contre la dévitalisation de son cœur historique. La paupérisation et l'exiguïté des logements veillissants créent un déséquilibre avec son rayonnement internationale. La ville veut faire valoir sa différence pour attirer des actifs, conforter ses filières et séduire une population estudiantine en proposant un projet de développement et d'aménagement territorial comme par exemple un nouveau pôle d’enseignement supérieur.

La globalisation et le parfum : un contrecoup bénéfique 

La globalisation – et plus précisément son effet sur les matières premières parfumées – permet à la ville d'exporter le « Made in Grasse » à l'international. 

Cette globalisation permet une ouverture sur le monde intéressante d’un point de vue olfactif. L'exportation de nombreuses matières premières tend pourtant à ses limites. Du patchouli d’Indonésie au cèdre de Virginie en passant par la bergamote de Calabre, tant de variété ont été découvertes et traitées délicatement afin d’offrir une combinaison olfactive aussi remarquable qu’enrichissante. Néanmoins cet enrichissement a un coût, et en l’occurrence, un contrecoup : l’amoindrissement des cultures françaises. En effet pendant un temps, le coût élevé des cultures locales et la surproduction ont eu raison du commerce français. De plus, la découverte des matières premières synthétiques aux différentes facettes a remplacé certains naturels, abaissant le prix des formules.

Les récentes tendances de parfum « 100% naturel » ou du moins, contenant le maximum de produits naturels donnent espoir aux producteurs. Aidés par la crise sanitaire, impliquant un certain « retour aux sources », les producteurs Grassois voient leurs activités redémarrer.

La réputation de Grasse la précède que ce soit au niveau local, national, ou mondial. De surcroît, parmi les nombreux parfumeurs qui y sont attachés on peut citer François Demachy, parfumeur officiel de la Maison Dior. Ce dernier, protecteur de la tradition grassoise met en lumière les agriculteurs de la Cité du Parfum. 

Depuis la Renaissance, Grasse s’est parée d’une tradition de culture de plantes odorantes haut-de-gamme allant jusqu’à se forger une réputation auprès non seulement des Maisons de parfum de luxe, mais aussi auprès des parfumeurs eux-même, allant même jusqu'à devenir un véritable foyer pour eux. En démocratisant son savoir-faire à travers son héritage culturel, Grasse entretient de ce fait un devoir de mémoire. Elle a aussi su, malgré des contextes économiques parfois incertains, faire vivre la région en apportant une dynamique économique et territoriale. Avec près de 11 M€ investis sur la période 2018-2021, Grasse est en pleine transition pour le développement de la ville et la préservation des savoir-faire séculaires.